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2020, année noire pour le tourisme mondial

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La crise sanitaire du coronavirus, décrite statistiquement en temps réel par la John Hopskin University, attaque fortement l’économie mondiale et en premier lieu l’industrie du tourisme.

L’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) anticipe une baisse de 300 à 500 milliards de dollars des recettes touristiques en 2020, soit près d’un tiers des 1 500 milliards générés en 2019. La France pourrait abandonner jusqu’à 40 milliards d’euros par trimestre. Partout dans le monde, des millions d’emplois sont menacés dans le secteur.

Les compagnies aériennes subissent une chute drastique de leur activité, volent à vide, mettent en place des plans d’urgence et risquent la faillite. Le commissaire européen, Thierry Breton, a annoncé début mars que l’Europe avait déjà perdu au moins deux millions de nuitées dans l’hôtellerie depuis janvier.

Lors de son allocution télévisée du 16 mars, le président de la République Emmanuel Macron a assombri les perspectives pour le secteur en annonçant la fermeture des frontières à l’entrée de l’Union européenne et de l’espace Schengen pendant 30 jours.

La baisse du nombre de touristes fragilise fortement les secteurs culturel et sportif, la restauration, le commerce de détail. L’annulation des grands événements de tout type, de Shanghai à Las Vegas, en passant par Genève, prive les territoires d’externalités positives.

Plusieurs facteurs structurels du tourisme mondial amplifient la crise.

Les zones clés impactées

Au départ, la crise affecte les touristes chinois qui sont les plus dépensiers au monde, loin devant les Américains, avec 277,6 milliards de dollars en 2018 dont 4,4 milliards en France.

Alors que le président Xi Jinping a interdit les voyages de groupe en Chine et à l’étranger fin janvier, les conséquences se font sentir au Cambodge et en Thaïlande où le tourisme représente plus de 10 % du PIB, mais aussi en Corée du Sud, au Vietnam, au Japon, en Australie, dont presque la moitié des touristes internationaux viennent de Chine, Taiwan ou Hongkong.

Les touristes ont déserté le site du temple d’Angkor au Cambodge. En haut, une photo prise le 5 mars. En bas, le même plan photographié le 16 mars.
Tang Chhin Sothy/AFP

Elle s’attaque ensuite à la première destination mondiale : l’Europe. En 2018, le continent a accueilli 672 millions de touristes, la moitié des arrivées internationales dans le monde. Le tiers des touristes voyagent en Italie, France et Espagne, trois pays dans le top six des pays les plus affectés par le coronavirus, avec des destinations phare comme Venise, Florence, Paris, Milan.

Le troisième facteur d’amplification, plus lente à venir mais probablement plus fort, concerne le processus de décision d’achat des vacances. Cette décision reste en effet toujours risquée en raison de la nature de service du tourisme : il n’est pas possible de l’essayer avant de l’acheter et c’est un investissement important qui nécessite recherche d’informations, comparaison des prix, des destinations.

Dans la crise actuelle, il y a une forte incertitude à se projeter dans une mobilité future et à dépenser et à choisir la bonne destination, l’image renvoyée par les médias des zones affectées n’incite pas au voyage. Les réservations pour l’Asie sont en chute de 50 à 65 % et celles qui concernent la France perdent 40 %. L’ensemble du secteur est entré dans une phase de décroissance avec des prévisions s’échelonnant entre moins 3 % et moins 12 % de touristes suivant les zones, d’après l’Organisation mondiale du tourisme (OMT).

Un secteur déjà fragilisé

Bien que la crise du coronavirus ait des effets destructeurs à court terme sur l’industrie du tourisme, cet épisode pandémique, comme souvent les crises, peut aussi être considéré comme le point d’arrivée d’un état de vulnérabilité plutôt que le point de départ d’une période de déstabilisation.

Elle s’inscrit ainsi plus largement dans une remise en cause stratégique des pratiques du tourisme qui pourraient être amenées à enfin changer. La recherche se montre active sur le sujet et dresse le constat d’une succession de problématiques liées aux mouvements de population dans le cadre des activités de loisirs.

Première problématique, l’étonnante faiblesse de la gestion des risques pour une industrie qui devrait être hautement fiable.

Deuxième problématique liée, la globalisation virale. Tout comme les touristes, les maladies passent au-dessus des frontières, parcourent des milliers de kilomètres et mettent en danger les populations les plus vulnérables. L’ironie de la crise actuelle retiendra que ce ne sont pas nécessairement les voyageurs les plus touchés, mais les hôtes les plus modestes qui en font les frais. Le tourisme médical, qui consiste à se faire soigner à l’étranger pour des raisons financières, légales, et l’immigration thérapeutique, soulèvent aussi des questions plus larges quant aux pratiques médicales des États et l’harmonisation d’un système de santé mondial.

Troisième problématique mise en cause, l’overtourism (« surtourisme »), présenté par la recherche comme l’un des plus grands maux du tourisme de masse. Il se caractérise par un nombre trop important de vacanciers qui dégradent les écosystèmes, les sites, les conditions de vie des résidents, et l’expérience des visiteurs.

Il s’explique par un haut niveau d’offre de tourisme, l’augmentation des vols à bas prix (low cost), la désintermédiation, l’avènement de l’économie collaborative, la saisonnalité, l’augmentation du niveau de vie et donc de l’accès aux vacances, la multiplication des transports et la valorisation des destinations par le marketing, un tourisme must-see sight (lieux incontournables) glorifié par Instagram. La pandémie, qui l’a temporairement stoppé, est l’occasion de réfléchir à comment le réguler.

Enfin, une autre problématique liée du tourisme concerne la pollution liée à l’activité. L’usage unique des biens de consommation des passagers en transit ou les transports routiers sont en cause, mais ce sont les émissions carbone de l’aviation civile qui attire le plus l’attention. Les critiques dénonçant une élite mondiale sont véhémentes et rivalisent de termes destinés à culpabiliser les usagers.

Une opportunité pour un nouveau tourisme

La crise du Covid-19 pose donc en creux la question du sens d’un tourisme globalisé et invite à repenser l’industrie du tourisme dans une approche critique.

Plusieurs pistes de transformation sont à étudier. L’idée générale serait d’aller vers un tourisme responsable, durable et innovant socialement, qui se structure sur l’identité des territoires (non délocalisable) et qui les dynamisent tout en respectant la qualité de vie des habitants et la valeur expérientielle et mémorable du voyage. La conservation du patrimoine naturel et culturel est un des piliers d’un tourisme responsable et il permet d’améliorer sensiblement la perception des habitants du tourisme.

Pour éviter l’overtourism, la clé est la planification, de préférence en amont. Comme l’explique Tony Wheeler, le fondateur du Lonely Planet, les hauts lieux du tourisme, les musts, doivent prendre des mesures de régulation des flux comme le font déjà de nombreuses destinations, qui ont fait le choix de la limitation de l’accès : Barcelone, Cinque Terre, Venise, Dubrovnik, Islande, etc.

Le développement d’un tourisme créatif et plus inclusif est à développer pour éviter une concentration des activités sur les hotspots et impliquer les habitants dans l’activité. La participation des visiteurs dans des expériences culturelles et créatives qui reflètent l’identité du territoire et impliquent une co-création des habitants et des touristes.

Par exemple, Nantes se positionne comme « la ville renversée par l’art » avec un voyage à Nantes impliquant tous les acteurs pour valoriser un territoire créatif. En France, vous avez la possibilité de fabriquer du fromage en Normandie, ramasser des huîtres du Bassin d’Arcachon, créer votre propre parfum à Grasse, etc.

Le monde est vaste et en réalité, la plupart des lieux ne sont pas concernés par l’overtourism. Il faut donc investir et valoriser de nouveaux lieux. Et parfois, ils ne sont pas loin. La tendance du staycation et du slow tourism s’intensifient. Les voyageurs voient le tourisme de proximité comme un bon moyen pour maximiser le temps de vacances, en évitant un transport long, impactant sur l’environnement et coûteux.

Les destinations sont de plus en plus nombreuses à valoriser des activités à faire près de chez soi : #ExploreParis, La Loire à Vélo, Un air de Bordeaux… Un bel exemple a ouvert à Paris, des nuitées en hôtels haut de gamme à moindre prix sont proposées uniquement aux locaux. Staycation propose de renouveler l’expérience en valorisant les services et les activités proposés par l’hôtel.

On pourrait enfin évoquer le e-tourisme en développement depuis les années 2000 explose depuis le début de la crise en Chine : accélération du digital heritage comme dans les musées en Chine et les monuments, diffusion en ligne de spectacles live comme au Metropolitan Opera, ou même d’événements comme les fashion weeks de Milan et de Londres diffusées sur Internet en direct aux clients chinois. Les opérateurs développent des contenus digitaux de qualité pour éviter le déplacement des foules.

En chinois, le mot crise Wei Ji est composé de deux caractères qui signifient « danger » et « opportunité ». Il rappelle avec ironie l’essence de cette crise, à la fois très douloureuse et favorable à l’apprentissage. En faisant fonctionner le tourisme à l’envers, la crise du coronavirus peut avoir un effet de « change maker » en bouleversant les pratiques et permettre d’accélérer la transformation d’une industrie encore très conservatrice.



Anne Gombault, Professeur de management, directrice du centre de recherche Industries créatives Culture, Kedge Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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