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Paris Info

Connaissez-vous le « crack », nouvel avatar médiatique de l’usage de drogue en France ?


Depuis une dizaine d’années, le « crack » fait régulièrement la une des médias. Ces dernières semaines, en particulier, de nombreux reportages ont été consacrés à la situation en région parisienne, de la ville de Saint-Denis aux abords du métro Stalingrad, en passant par les Portes d’Aubervilliers, de la Villette ou de la Chapelle, ainsi que par les désormais célèbres Jardins d’Éole.

Précarité, insalubrité, perturbations du voisinage… Les problématiques ayant trait à l’usage de cette drogue dans l’espace public sont bien connues. Mais savez-vous ce qu’est réellement le crack ? La réalité de son usage en France ? Ses effets, et les complications qu’elle engendre ? Et, surtout, les solutions proposées aux usagers pour les aider à s’en sortir ?

Une forme fumable de cocaïne

Le crack provient de la cocaïne, substance stimulante consommée partout en France et dans tous les milieux sociaux. Il s’agit plus précisément de cocaïne « basée », autrement dit à laquelle a été ajoutée une base chimique (du bicarbonate de soude ou de l’ammoniaque) afin de la rendre fumable (le terme « crack » est d’ailleurs une onomatopée évoquant le bruit que produisent les cristaux de cocaïne en se consumant).

Cette transformation chimique donne à la cocaïne l’apparence d’un petit amas cristallin blanc ou jaunâtre, appelé « caillou », qu’il faut rincer à plusieurs reprises avant consommation.

Des cailloux de « crack ».
DEA/Wikimedia

Le crack est acheté prêt à l’emploi ou fabriqué par l’usager à partir de poudre de cocaïne. Les prix des galettes de crack prêtes à fumer varient de 15 à 20 euros pour un poids d’environ 150 mg, comprenant 50 à 70 % de cocaïne basée. On parle de crack si la base ajoutée est du bicarbonate de soude (souvent préparé en amont de la vente par les « cuisiniers » ou les « moudous »), et de « free base » s’il s’agit d’ammoniaque (généralement utilisée lorsque le produit est préparé par les consommateurs).

Contrairement aux idées reçues véhiculées par de nombreux usagers, le « basage » de la cocaïne en crack ne la purifie pas. Les produits utilisés pour « couper » la cocaïne – autrement dit, la diluer – sont toujours présents dans la forme basée. Il s’agit principalement de produits pharmaceutiques : la phénacétine, un antalgique retiré de la prescription en 2011 et le lévamisole, un antiparasitaire. D’autres produits (dits « adultérants ») peuvent être utilisés, tels que des amphétamines, de l’ammoniaque, du bicarbonate, de la xylocaine, de la lidocaïne ou encore de nouveaux produits de synthèse comme les cathinones de synthèse.

La cocaïne-base obtenue est fumée dans des pipes en verre (pipes à crack), dans des cannettes en aluminium percées ou dans des doseurs d’alcool utilisés sur les bouteilles dans les bars. En matière de vitesse d’absorption et de potentiel addictif, inhaler de la fumée de cocaïne base est quasi-équivalent à l’injection du produit (des pratiques d’injection du résidu restant au fond des pipes ont par ailleurs été rapportées, après acidification au citron). D’autres substances peuvent être co-consommées avec le crack, comme l’alcool, le cannabis (« black joint »), des médicaments opioïdes, des tranquillisants, etc.

Les effets recherchés

La consommation de crack ou de free base a deux effets principaux, qui surviennent successivement : le « high » et le « crash ». Le « high » débute généralement 8 à 10 secondes après la prise par l’apparition, rapidement progressive, d’une intense euphorie, suivie d’un puissant sentiment de bien-être. L’effet maximal est obtenu en 5 à 10 minutes. Mais cet effet est bref, de l’ordre de 8 à 10 minutes seulement. Tout aussi rapidement survient la « descente » de cocaïne.

Celle-ci provoque un intense sentiment de détresse, dont les principaux signes sont l’hypersomnie (besoin excessif de sommeil), l’asthénie (faiblesse généralisée), l’absence d’énergie, le ralentissement psychique et physique, la tristesse, les difficultés de concentration, l’augmentation de l’appétit et l’envie de retrouver l’euphorie induite par la cocaïne.

Une envie frénétique de consommer à nouveau du crack s’empare alors du consommateur : celui-ci répète les prises tant qu’il a de la cocaïne-base à sa disposition. Les patients gèrent souvent le crash (la « descente ») avec de l’alcool, du cannabis, des tranquillisants voire des opioïdes comme l’héroïne. Une dépendance secondaire à ces substances peut donc s’installer. Par ailleurs, l’usage de crack s’accompagne d’un phénomène de tolérance qui nécessite d’en consommer toujours plus pour obtenir le même effet, ou simplement pour ne pas être en manque.

Des conséquences psychiques, physiques et sociales

Si la part du crack dans les complications liées à l’usage de cocaïne augmente avec la fréquence croissante d’usage de cette forme de cocaïne fumée, il reste néanmoins difficile de différencier les risques selon le type de cocaïne consommée.

Une analyse des causes d’hospitalisations a montré un doublement du nombre d’hospitalisations en relation avec l’usage de cocaïne (basée ou non) entre 2008 et 2016.

Les complications les plus fréquemment rapportées sont des complications psychiatriques pour 35 % des cas : troubles du comportement (agitation, agressivité…), tentatives de suicide, attaques de panique induites, état délirant aigu, hallucinations, paranoïa induite, syndrome de recherche compulsive de crack. Des complications cardio-vasculaires sont également rapportées dans 30 % des cas (syndrome coronarien aigu, troubles du rythme cardiaque…), ainsi que des complications neurologiques (convulsions, accidents vasculaires cérébraux…).

Le mode de consommation de la cocaïne basée induit aussi des inflammations pulmonaires graves pouvant conduire en réanimation, en plus de brûlures des voies aériennes supérieures. Enfin, l’échange de matériel pour l’inhalation est également responsable de complications infectieuses telles que les infections sexuellement transmissibles. En France, 50 % des usagers de crack sont séropositifs pour le virus de l’hépatite C.

Des dizaines de milliers de Français concernés

La médiatisation des quelques centaines d’usagers de crack d’Île-de-France, en situation de précarité sociale extrême, ne doit pas faire oublier le développement des usages sur l’ensemble du territoire métropolitain, lesquels concernent aussi des personnes souvent socialement mieux insérées.

Après le cannabis, la cocaïne (sous toutes ses formes) est en effet la deuxième drogue illicite consommée en France. L’Observatoire français des drogues et toxicomanes (OFDT) estime à 2,1 millions de Français ayant déjà expérimenté cette substance, et à 600 000 ceux en ayant eu un usage dans l’année. Or, environ 5 % des consommateurs de cocaïne peuvent devenir dépendants au cours de la première année de consommation et 20 % développeront une dépendance à long terme.

En parallèle d’une diffusion croissante de la cocaïne en poudre, les usages de cocaïne basée existent depuis plus de 40 ans en France. Initialement concentrés dans les Antilles, ils se sont développés significativement depuis plus de 10 ans sur tout le territoire. En 2019, on estimait que le nombre d’usagers âgés de 15 à 64 ans était, en France, de 40 000 à 45 000, un chiffre probablement en hausse depuis cette date.

Accompagner les usagers pour réduire les risques et soigner

Différentes approches thérapeutiques doivent être proposées aux patients. Elles combinent souvent des médicaments (non validés dans cette indication par les autorités compétentes pour la mise sur le marché des médicaments, par exemple de la N-acétyl cystéine à fort dosage) et des approches psychothérapeutiques lors de la phase de sevrage thérapeutique (initiation de l’abstinence) ainsi que lors de la phase de prévention de la rechute (maintien de l’abstinence). Une prise en charge psychosociale (groupe d’entraide, activités sportives…) doit également être envisagée.

L’abstinence est un objectif privilégié à travailler avec l’usager. Afin de servir de tremplin à cet objectif, une hospitalisation peut être envisagée, avec l’accord du fumeur de cocaïne.

Enfin, ces approches thérapeutiques sont systématiquement associées à des mesures de réduction des risques et des dommages. En cela, la distribution gratuite de matériel de consommation ainsi que la création de haltes soins/addiction, dans le prolongement des salles de consommation à moindre risque, devrait permettre aux plus précaires des usagers d’accéder progressivement aux soins.


_Pour en savoir plus sur les addictions, écoutez le podcast du professeur Laurent Karila « Addiktion ».

The Conversation

Nicolas Authier exerce des fonctions d'expert externe pour des autorités sanitaires. Il est membre du Collège scientifique de l'OFDT et du Comité Scientifique Permanent Psychotropes, Stupéfiants et Addictions de l'ANSM. Il préside le Comité Scientifique de l'expérimentation du cannabis médical en France ainsi qu'un groupe de travail de la Haute Autorité de Santé (HAS) sur le bon usage des médicaments opioïdes et la prévention des surdoses.

Laurent Karila est porte-parole de SOS Addictions et membre de la Fédération Française d'Addictologie.



Nicolas Authier, Médecin psychiatre et pharmacologue, Professeur des universités, Inserm 1107, CHU Clermont-Ferrand, Université Clermont Auvergne (UCA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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