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La cité Gaston Roulaud (Drancy), un patrimoine du XXᵉ siècle menacé de destruction

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La ville de Drancy, en Seine-Saint-Denis, accueille plusieurs réalisations de l’architecte Marcel Lods (1891-1978), qu’il a réalisé en collaboration avec plusieurs confrères.

Avant la guerre, entre 1931 et 1935, Marcel Lods construit la cité de la Muette, considérée comme le premier grand ensemble français, en collaboration avec Eugène Beaudouin, Vladimir Bodiansky (ingénieur) et Jean Prouvé (pour les huisseries). D’abord transformée en caserne, la cité accueille le camp d’internement de Drancy durant la Seconde Guerre mondiale. Un appel d’offres de maîtrise d’œuvre pour sa réhabilitation a d’ailleurs été lancé par Seine-Saint-Denis Habitat en janvier 2021. Il n’en reste cependant aujourd’hui que le bâtiment en U et le wagon commémoratif, dont le processus de protection révèle, selon Benoît Pouvreau, « une stratigraphie complexe ».

Après la guerre, dans l’esprit des bâtiments qu’il reconstruit dans la zone verte de Sotteville-lès-Rouen, il édifie avec André Malizard la cité Paul-Vaillant-Couturier (1957-1958) à coté du parc de Ladoucette, puis construit de 1959 à 1962 la cité Salengro, devenue Gaston-Roulaud.

Maquette du projet.
Ville de Drancy

Cette cité de 803 logements, déployés en cinq barres et trois tours encadrant un parc carré de 160m de côté, constitue l’entrée sud de Drancy et marque le paysage urbain. Elle comprend aussi une maison des jeunes, un groupe scolaire, une crèche et des commerces. Lods y applique les principes de préfabrication in situ de panneaux de façade en béton incrustés de silex, déjà expérimentés à la Faisanderie en 1953, et qu’il emploie au même moment dans la ZUP de la Plaine à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) de 1958 à 1966.

Enfin, entre 1967 et 1970, Marcel Lods construit la cité Paul-Eluard à proximité du centre-ville de Drancy, avec le même procédé de préfabrication de panneaux silex. Cet ensemble de deux barres et une tour est une copropriété qui n’est pas menacée par la destruction.

La ville de Drancy qui compte également d’autres réalisations plus récentes de Lods comme la résidence Danielle Casanova, les tours Salvador-Allende et Pablo-Neruda (1970-1972), possède ainsi un patrimoine remarquable de logements issus de la modernité constructive, sociaux ou en copropriété.

Mais ce patrimoine semble trop lourd à porter : la cité Gaston-Roulaud est aujourd’hui promise à la destruction dans le cadre d’une opération de renouvellement urbain portée par l’ANRU. L’Office Public de l’Habitat (OPH) de Drancy a d’ailleurs lancé en août 2020 un premier appel d’offres pour des travaux de désamiantage, de déconstruction sélective et de mise en place d’une économie circulaire sur trois bâtiments.

Le diagnostic, porté conjointement par la municipalité et l’OPH, argumente ce choix par une image dégradée, des logements trop petits et une réhabilitation trop coûteuse. Une mission confiée à Bellastock a permis d’analyser les caractéristiques des matériaux de la cité en vue de leur réemploi : elle laisse imaginer la permanence de sa présence, même déconstruite.

Un site de projet pour les étudiants de master de l’ENSA de Paris-Val de Seine

Cet automne, un groupe d’étudiants du studio de master « Faire Grand Ensemble » de l’ENSA de Paris-Val de Seine a travaillé sur la cité. Ils ont mené des enquêtes auprès des habitants, qui sont attachés à leur cité, effectué des recherches de documents d’archives, et établi un diagnostic des édifices et des espaces extérieurs. Ce travail montre les qualités constructives, architecturales et urbaines de cet ensemble, son bon état général, notamment structurel, et son potentiel de réhabilitation. Positionnée de manière stratégique près d’une future station de la ligne 15 du Grand Paris, la cité Gaston-Roulaud pourrait ainsi être l’objet d’une réhabilitation-transformation participative, dont les étudiants ont imaginé le processus, pour que le cœur de Marcel continue de battre à Drancy.

Le jardin central.
Baptiste Boulan

Au-delà de l’image, il s’agissait surtout de tester toutes les modalités possibles de réhabilitation et de transformation, en tenant compte des usages de l’espace et des souhaits des habitants. À partir d’explorations immersives de terrain, les étudiants ont d’abord formulé des intentions personnelles définissant une position par rapport au patrimoine matériel et immatériel de la cité.

Les balcons des immeubles.
Charlotte Dhommee

Ce premier exercice a permis de définir quatre groupes de projets urbains thématiques (connexions, paysages partagés, activités et échanges, maillage urbain) au sein desquels les étudiants ont développé leurs projets architecturaux. La démarche d’analyse architecturale, menée simultanément au processus de projet architectural et urbain, les a amenés à prendre position collectivement pour la conservation de la cité Gaston-Roulaud. La présence de Cécile Marzorati de Bellastock, leur a permis d’intégrer le diagnostic de réemploi et d’envisager la transformation simultanée des logements, des équipements et de l’espace public.

Les étudiants du studio de master « Faire Grand Ensemble » de l’ENSA de Paris-Val de Seine.
Author provided

Les projets étudiants proposent ainsi de fractionner les barres, d’en écrêter certaines, de réhabiliter les équipements et de construire ponctuellement de nouveaux bâtiments. La rationalité constructive de Lods se montre ainsi propice à des transformations programmatiques et architecturales. Toutes les propositions s’inscrivent dans la perspective de la réglementation environnementale 2020, avec des matériaux biosourcés, le réemploi des éléments déconstruits et une mise en œuvre frugale.

Un projet urbain alternatif de transformation.
Faire Grand Ensemble

Progressivement, les étudiants sont parvenus à établir une position collective visant à préserver un cœur d’îlot public, planté avec une microforêt, à créer un maillage permettant les traversées automobiles, vélos et piétonnes, et à orienter l’aménagement par une diagonale venant de la future station de métro et menant vers le centre-ville de Drancy. Le projet urbain proposé envisage également la création de bureaux et d’activités qui rayonneront à plusieurs échelles, de la ville à la métropole du Grand Paris.

Vers une réhabilitation-transformation ?

Les étudiants sont ainsi parvenus à démontrer que la cité Gaston-Roulaud mérite d’être conservée, réhabilitée et transformée, et que les arguments pour une tabula rasa de ce patrimoine remarquable sont contestables. Nul doute que des architectes plus expérimentés trouveraient ici matière à des projets très qualitatifs.

Drancy avec toi, avec nous quoi !

Une telle opération serait l’occasion pour Drancy de valoriser l’œuvre de Marcel Lods, emblématique de son territoire. Son héritage ne peut être suspendu à la récupération d’un foncier stratégique.

Le cœur de Marcel doit continuer de battre à Drancy !



Clara Sandrini, Architecture et urbanisme, École nationale supérieure d’architecture de Paris Val de Seine (ENSAPVS) – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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