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Mais pourquoi tant de gens sortent-ils malgré les appels à limiter les déplacements ?

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La France connaît depuis plusieurs jours une propagation très inquiétante du coronavirus, avec plusieurs hôpitaux déjà débordés et une augmentation alarmante du nombre de morts. Alors que le président de la République Emmanuel Macron appelait la population dans son allocution du jeudi 12 mars dernier à limiter les interactions sociales et qu’il a décidé hier soir de nouvelles restrictions de déplacement pour la population, les médias assistaient ce week-end, effarés, à plusieurs rassemblements très denses sur le territoire français : marchés et parcs bondés, quais de Seine très animé, sortie entre amis, enfants sur les terrains de jeu, etc.

Pourquoi tant d’individus agissent-ils contre les consignes des professionnels de la santé et sortent de chez eux ?

Perceptions erronées

La réaction par le corps social face à cette épidémie semble avoir connu deux phases. Dans une première phase, il semble y avoir eu une perception erronée de l’enjeu sanitaire. Certains ont pu penser en effet que la prise de risque était individuelle : il s’agit de ma santé et j’ai relativement peu de risque de mourir de cette maladie. De plus, ces risques ont pu paraître comme diffus et proches de ceux existant comme la grippe (background risk), ce qui a conduit à les minimiser.

En réalité, comme l’a largement discuté le milieu médical depuis le début de la crise, la prise de risque est collective : quand un individu est contaminé, il fait peser un risque sur l’ensemble de la collectivité. Ainsi, si certains ont pu parler de bravoure face au virus en allant boire un verre, c’est une perception erronée du problème ; les coûts du risque sont supportés par toute la communauté : il n’y a pas de bravoure à jouer à la roulette russe sur autrui.

Dans un deuxième temps, cette perception erronée du problème a été corrigée grâce aux communications du corps médical qui a su nous alerter sur les risques de transmission très élevés et sur l’impact pour nos concitoyens les plus fragiles. Dès l’intervention du président de la République de 12 mars, suivie par la moitié des Français, les risques étaient connus et nous sommes entrés dans une deuxième phase : les risques pris par les individus ne relèvent plus tant d’une mauvaise perception des risques que d’une opposition entre intérêts égoïstes (à sortir) et intérêts collectifs (à respecter la distanciation sociale).

En réalité, ni l’une ni l’autre des perceptions ne sont correctes : le confinement est un bien public. Les économistes considèrent en effet que certains phénomènes sont des biens publics, comme la protection de l’environnement ou le bien-être animal. Nous avons tous intérêt à ce que chacun contribue au bien public (par exemple, ne pas prendre l’avion). Cependant, nous avons tous individuellement intérêt à laisser les autres faire les efforts (par exemple, prendre l’avion soi-même, mais espérer que les autres ne le fassent pas). C’est ce qu’on appelle le phénomène de passager clandestin.

Fracture générationnelle

Le confinement correspond très bien aux situations de bien public. Tout d’abord, nous avons tous collectivement intérêt à ce que la maladie soit endiguée par le confinement. Cependant, chacun souhaiterait individuellement pouvoir continuer à sortir, profiter du beau temps, aller à la salle de sport ou prendre un verre avec des amis.

Nous avons tous individuellement intérêt à laisser les autres faire les efforts, comme renoncer à prendre l’avion, sans s’imposer de restrictions à soi-même.
Bertrand Guay/AFP

Ceci est d’autant plus vrai pour les jeunes, qui ont de grandes chances d’être asymptomatiques mais qui véhiculent la maladie. Pour eux, le coût à ne pas sortir est grand, et les bénéfices (pour eux-mêmes) à rester chez eux est faible. Cette opposition entre intérêts égoïstes et coûts collectifs est d’autant plus grande que les individus sont souvent prêts à s’engager pour les enfants, comme nous l’avons montré dans nos travaux de recherche, qui sont ici les moins touchés, et qu’il existe une fracture générationnelle forte en France.

Les travaux en économie comportementale ont mis en lumière trois types d’individus face à des situations de bien public :

  • Les contributeurs inconditionnels : ils contribuent au bien public quelle que soit la situation. Ce sont ceux qui se sont confinés dès le discours du président de la République.
  • Les contributeurs conditionnels : ils contribuent davantage si les autres contribuent davantage. Ce sont ceux qui respecteront davantage les mesures de confinement si tout le monde joue le jeu.
  • Les passagers clandestins : ils pensent uniquement à leurs intérêts égoïstes. Ce sont ceux qui sont sortis en masse ce week-end, conscients des risques qu’ils imposent aux plus faibles.

Des mesures fortes indispensables

Les arguments évoqués par ceux qui n’ont pas respecté les appels au confinement reflètent très bien l’opposition entre intérêts égoïstes et intérêts publics : « il faisait trop beau, j’avais envie de sortir ». Certains refusent de reconnaître leur impact sur le collectif : « c’est bon, je ne fais de mal à personne ». D’autres encore jouent sur la dissolution de leur responsabilité dans le groupe : « à moi tout seul, ça ne va pas faire un gros impact ». Ces arguments sont typiques des justifications qu’on observe chez ceux qui ne veulent pas contribuer au bien public.

Des parcs bondés dans Paris malgré les mesures de confinement (Le Parisien, dimanche 15 mars 2020).

Si les travaux en économie comportementale permettent d’expliquer ces comportements, ils permettent également d’apporter des prédictions et des pistes de solutions :

  • Quand le confinement n’est pas obligatoire, seuls les coopérateurs inconditionnels vont rester à terme chez eux. Ils représentent une faible part de la population. Au cours du temps, on assistera à une érosion des comportements de confinement : les coopérateurs conditionnels se confineront de moins en moins.
  • Si on impose un confinement, il faut des mesures fortes. On observe en effet que quand les mesures sont imposées, des petites sanctions sont peu ou pas efficaces.
  • Les sanctions sociales peuvent jouer un rôle important dans le confinement : le fait de pouvoir critiquer ceux qui ne respectent pas le confinement en leur imposant des punitions sociales (par exemple, des réprimandes, ou de la désapprobation) peut aider à maintenir le confinement.

En conclusion, on peut donc dire que les comportements d’insouciance observés en pleine épidémie, malgré les appels au confinement et les risques bien connus, sont caractéristiques des biens publics : celles et ceux les moins touchés par le virus ne respectent pas le confinement quand il est conseillé.

Si rien n’est fait, ces comportements peuvent se maintenir, voire amplifier. Il est donc important, pour enrayer la propagation du virus, d’imposer des mesures fortes de la part de l’État pour respecter les mesures de confinement et de créer une pression sociale contre ces comportements.

Angela Sutan, Professeur en économie comportementale, Burgundy School of Business

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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