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pourquoi les bains-douches municipaux sont un service public essentiel

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La crise sanitaire et le confinement ont fait de la continuité du service public une préoccupation majeure, mais il a fallu adopter les techniques de communication à distance.

Avec les hôpitaux, les transports, la gestion des déchets et l’entretien de l’espace public, ainsi que quelques guichets sociaux et l’aide de la protection civile, les bains-douches sont donc l’un des rares services publics à être demeurés ouverts pendant l’épisode Covid-19.

En février-mars 2017, nous avons réalisé une enquête sur ces établissements conduite en collaboration avec l’Institut national des études démographiques (Ined). 1088 questionnaires, proposés dans sept langues, ont été recueillis par 14 enquêteurs dans 13 établissements parisiens en service au moment de l’enquête.

Précarité hydrique

Nos résultats quantitatifs, doublés d’une enquête qualitative ont confirmé la diffusion d’une précarité hydrique multiforme (accès aux toilettes, à l’eau courante) aggravée par la crise sanitaire récente.

Un employé, rencontré le mois dernier devant son établissement rue des Haies dans le XXe arrondissement, m’indiquait ainsi qu’il avait repéré « de nouvelles têtes », des personnes qui se retrouvaient du jour au lendemain sans logement et sans ressources.

Nous nous sommes ainsi interrogés sur les fonctions de ces établissements historiques, particulièrement résilients en temps de crise sanitaire et sociale.

Ce maintien en fonction des établissements de bains-douches municipaux non seulement à Paris, mais dans les grandes villes qui ont eu la sagesse d’en conserver au moins un, comme à Lyon, ou de les rénover, comme à Nantes, tord le cou à l’idée de leur obsolescence et de leur inutilité à l’ère d’un confort domestique généralisé. Mais Marseille les a tous fermés et les associations peinent à prendre le relais !

La douche, privilège bourgeois

Certes, l’époque est révolue où, dans les classes populaires, on se rendait en famille, généralement le samedi, pour se savonner des pieds à la tête dans un établissement du quartier.

Mais encore hier la salle de bain au domicile était rare, réservée à la bourgeoisie ou aux heureux bénéficiaires des premiers HBM parisiens.

INA, 1986, Les Français sont sales !
Bains parisiens, 160 rue Oberkampf. Vapeur, douches, hydrothérapie (Imprimerie Emile Lévy, Paris).
Bibliothèque nationale de France

Si aujourd’hui la quasi-totalité des logements disposent des trois éléments constitutifs du confort sanitaire que sont l’eau courante, le W.-C. intérieur et la baignoire ou la douche, le recensement de 1954 indique qu’à Paris, un appartement sur deux n’avait pas le second et que seulement 19 % disposait du troisième.

Avec son quasi-million de douches distribuées annuellement, le secteur répond aujourd’hui à une demande différente. Mais comment comprendre sa résilience, en particulier à Paris ?

Le bain « en pluie »

En 1889, le Congrès international d’hygiène réuni à Paris recommande

« […] l’installation du système des bains-douches de propreté qui, par sa quadruple économie de place, de temps, d’eau et de combustible, rend ces pratiques facilement applicables, même à de grandes agglomérations ».

Le principe de la douche en série est adopté en 1861 dans les casernes marseillaises, puis dans la prison de Rouen en 1873 dont le médecin-chef, le docteur Merry Delabost, introduit le « bain en pluie » :

« Ce n’est pas un bain, puisqu’il n’y a pas l’immersion plus ou moins prolongée dans une baignoire […]. Ce n’est pas non plus une douche, puisqu’il n’y a pas percussion par un jet assez violent. C’est de l’eau chaude tombant d’une pomme d’arrosoir en pluie bienfaisante, dans le but d’obtenir la propreté exclusive du corps ».

Ainsi s’exprime Robert, le fils Delabost, qui consacrera en 1899 une thèse à l’invention paternelle.

Les recommandations des hygiénistes sont suivies à la lettre, le corps est revigoré, l’esprit assaini. Le bain-douche, ce grand progrès soutenu par les prémisses de l’État-providence, sera hygiénique, moral et généreux.

Car le législateur conforte le projet : dès 1902, la loi Strauss prévoit que les dispositions applicables aux HBM s’étendent à l’établissement de bains-douches. Les constructions vont pouvoir commencer. À Paris, ce sont d’abord des piscines qui voient le jour, auxquelles on adjoint des rangées de cabines de douche. La piscine Rouvet, première du genre, alimentée (en eau froide exclusivement !) par le canal de l’Ourcq, ouvre ses portes en 1891 dans le XIXe arrondissement.

17 bains-douches toujours en usage à Paris

Plus d’un siècle a passé et nous avons donc mené l’enquête pour connaître les usagers et les usages d’un secteur curieusement méconnu, mais dont la générosité des bâtiments réalisés par des architectes exigeants et inventifs montre l’ambition de ses promoteurs, les municipalités en première ligne.

La collectivité parisienne a fait le choix de conserver ses bains-douches municipaux à l’heure où d’autres villes en France et en Europe les ferment ou les reconvertissent. Paris, ville capitale, reprend à son compte l’héritage historique et affirme sa volonté d’accueillir et de prendre soin. Gratuitement, pour vingt minutes sous l’eau chaude.

L’entrée de la piscine à gauche, et la rue Rouvet (Source : carte postale, vers 1900).
Rémi Grisal, La pauvreté en pratique. Une ethnographie des bains-douches municipaux de Paris, Mémoire de Master, EHESS, 2014, Author provided
Entrée de la même piscine et des bains-douches actuellement.
Rémi Grisal/EHESS, Author provided

Aujourd’hui, les 17 établissements comprenant quelque 500 cabines appartiennent à la collectivité.

C’est la Direction de la Jeunesse et des Sports (DJS) qui est aux commandes, héritage d’une histoire où le référentiel sanitaire alliait, on l’a vu, la pratique sportive de la natation à l’hygiène corporelle.

Mais du fait de leur rôle social croissant, on aurait pu penser que leur gestion reviendrait aux centres communaux d’action sociale, comme dans d’autres villes en France.

Un outil de lutte contre la pauvreté

Le cas parisien montre plutôt une logique de maillage de l’offre en lien avec les associations orchestré par la Direction de l’action sociale de l’enfance et de la santé (DASES) et le Centre d’action sociale de la Ville de Paris (CASVP).

Cette collaboration vise à inscrire les bains-douches parmi l’ensemble des ressources à disposition pour combattre la pauvreté, un véritable défi au quotidien pour ces services de proximité amenés à lancer, dès le début de la crise, un appel à volontaires qui a été entendu et pris des formes multiples selon les relais mobilisés.

Un enquêteur échange avec un usager autour du questionnaire. Bains-douches du boulevard Ney, mars 2017 (documentation personnelle de l’auteure).
C. Lévy, Author provided

Les bains-douches connaissent une fréquentation essentiellement masculine : à peine 10 % des répondants sont des femmes. La majorité des usagers (52 %) sont nés à l’étranger, mais connaissent une présence en France très variable : 56 % y réside depuis plus de 10 ans, mais 11 % sont arrivés depuis moins d’un an. Les lieux d’origine reflètent l’histoire coloniale de la France.

La majorité des usagers enquêtés est sans emploi au moment de l’enquête (54 %), mais la plupart ont travaillé et ne sont pas sans liens familiaux : 43 % déclarent ne pas vivre seuls. Résultat également peu attendu, un tiers des usagers habitent un logement ordinaire tandis que « seulement » 35 % des enquêtés se déclarent privés de tout logement. Des conditions d’habitat dégradées et des difficultés d’accès à l’eau viennent pour partie expliquer le recours à ces équipements : 67 % n’ont pas de douche, et 38 % n’ont pas de lavabo sur leur lieu d’habitation. La plupart des usagers sont des habitués : 60 % s’y rendant au moins deux fois par semaine.

Et demain ?

Cette diversité d’âge, d’origine, de mode de vie, de langues, entraîne inévitablement le côtoiement de personnes qui n’en ont pas nécessairement envie. Faire malgré tout régner une ambiance bienveillante constitue une tâche délicate dont les employés s’acquittent afin de prévenir des débordements toujours possibles.

Exemple d’un détournement d’usage faute d’équipement adéquat.
Claire Lévy, Author provided

Ces lieux sont d’ailleurs vécus comme des espaces apaisés : seuls 9 % des enquêtés déclarent avoir éprouvé un sentiment d’insécurité. Si la sociabilité y est fragile et occasionnelle, les bains-douches remplissent un rôle social essentiel : s’y fabriquent du soin, de la solidarité, de l’hospitalité.

Un équipement plus conséquent (laverie, bagagerie, etc.) reste une des pistes à explorer. Une réflexion est d’ailleurs en cours entre les parties prenantes, stimulée par le rôle crucial joué par les bains-douches au plus fort de la crise liée au Covid-19.



Claire Lévy-Vroelant, Professeure émérite de l’université de Paris 8 Saint-Denis, chercheure associée, Institut National d’Études Démographiques (INED)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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